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Un thème 2022 aux multiples facettes : « Déserts »


Les déserts fascinent et sont au cœur de l’actualité sociale, politique et scientifique dans le monde. Et pour cause, les régions désertiques représentent entre un quart et un tiers des terres émergées de la planète. Encore faut-il s’entendre sur les manières dont on les définit : au-delà du seul taux d’aridité, il est aussi possible de prendre en compte la flore, la faune ou la présence humaine historique et contemporaine. Et nous voilà immédiatement plongés au cœur de la discipline qu’est la géographie, qui s’intéresse tant à la morphologie terrestre et aux climats qu’aux écosystèmes et aux sociétés humaines. La géographie qui pourrait même apparaître comme la science des déserts.

C’est le pari du FIG 2022 : se saisir de la diversité interne de la discipline géographique pour donner à voir et à comprendre toute la diversité et la complexité des espaces désertiques. Car les déserts sont multiples, hyperarides ou semi-arides, chauds ou froids, côtiers ou d’altitude, constitués de sable ou de pierre, de sel ou de glace. Ils s’étendent dans certaines régions et disparaissent dans d’autres, notamment du fait de changements des régimes pluviométriques et de températures, ou de l’exploitation de leurs ressources. Et si la biodiversité y est toujours limitée, la vie n’y est pas absente : humains et non-humains habitent l’ensemble des déserts terrestres.

Alors, qu’est-ce qu’un désert ? Nous souhaitons mettre en lumière les différentes acceptions du terme dans différents champs de langage et de connaissance, mais aussi montrer comment la géographie peut aider à saisir ce qu’ils sont et ce qu’ils font, en croisant les définitions bioclimatiques des déserts – qui visent à leur trouver des limites « naturelles » – avec des approches géo-historiques, qui visent à caractériser les situations qui font que certains espaces sont perçus, vécus ou construits comme des espaces désertiques.

Pour beaucoup, les déserts sont des espaces imaginés, rêvés ou redoutés, des espaces de recueillement voire de révélation. Thar, Taklamakan, Sahara, Namib, Mojave, Kyzylkoum, Kalahari, Grand-Bassin, Grand désert de sable et Grand désert de Victoria, Gobi, Atacama, Arctique, ou péninsule arabique, et tant d’autres noms, et tant d’autres espaces désertiques ont inspiré philosophes, écrivain∙e∙s et poètes. L’étude de leurs œuvres permet d’interroger la place de la géographie dans la philosophie, la littérature et la poésie des déserts, et inversement la place de ces approches littéraires, poétiques et philosophiques dans la compréhension géographique des déserts. On pourra d’ailleurs se demander si la fin des grandes explorations, la cartographie fine par photographie satellite et télédétection, et la prolifération générale des images à l’heure d’internet altèrent ou non les mythes des déserts. 

Ces mythes ne sont pas étrangers aux difficultés qu’ont posées les déserts à nombre de conquérants. Difficilement contrôlables et pas toujours contrôlés par les pouvoirs politiques centralisés qui leurs étaient externes, nombre de populations des déserts sont restées aux confins des empires, aux marges des royaumes, aux périphéries des États. Quels défis politiques, sociaux et techniques ont soulevé les conquêtes des déserts ? Quels furent les rôles joués par les géographes dans ces conquêtes, notamment via la cartographie ? Qu’en est-il des conquêtes menées par les sociétés elles-mêmes originaires d’espaces désertiques ? Et aujourd’hui, au regard des nombreuses guerres plus ou moins asymétriques qui ont pour théâtre des déserts, y a-t-il une spécificité politique ou militaire de la relation entre ces régions et leurs extérieurs ? Et quid de la géopolitique particulière du seul désert terrestre sans habitants permanents, l’Antarctique, ou des déserts extraterrestres que sont la Lune ou Mars ? Objets de conquêtes fantasmées de longue date, ces espaces sont aujourd’hui de nouveau au cœur de tractations diplomatiques et d’immenses investissements scientifiques et financiers.

Le festival sera l’occasion de regarder vers les étoiles pour parler de géopolitique autant que de connaissances vernaculaires, et notamment des capacités d’orientation nocturne de populations de tradition nomade. Mais nous aurons aussi les pieds bien ancrés dans le sol. Un sol rare dans nombre de déserts où la roche mère est affleurante, imposant des contraintes spécifiques aux êtres vivants et aux activités humaines, notamment agricoles et pastorales. Une des caractéristiques des déserts est ainsi de ne pas permettre l’autosuffisance des populations qui y vivent. Les échanges à plus ou moins longue distance y sont indispensables ne serait-ce que pour nourrir la population. On peut alors se demander comment se renouvellent les pratiques agricoles, pastorales et commerciales en milieux désertiques, à l’aune des développements techniques, des transports modernes et des nouvelles technologies de communication ? Quelles sont les particularités des systèmes agricoles en milieux oasiens ? Quelles ressources sont disponibles, notamment en eau, et comment sont-elles gérées, utilisées, négociées ? Comment les sociétés des déserts participent-elles aux dynamiques de mondialisation des échanges ? Et, finalement, comment habite-t-on aujourd’hui les déserts, que l’on soit nomade ou sédentaire, ni l’un ni l’autre ou entre les deux, de là-bas ou d’ailleurs ? La question de l’habiter invite à saisir la relation dynamique entre les corps humains individuels, les corps sociaux collectifs, et les milieux écologiques, technologiques et symboliques au sein desquels ils évoluent, et dont l’articulation est constitutive des sociétés humaines.

Au côté des dynamiques rurales, notamment oasiennes, nombre de déserts s’urbanisent. Le phénomène n’est pas nouveau et les recherches archéologiques les plus récentes ne cessent de nous inciter à renouveler notre compréhension des formations urbaines anciennes dans les déserts, de leurs genèses et de leurs rôles historiques. Tandis que plus récemment, au gré de volontés politiques et de croissances démographiques notoires, des villes anciennes grandissent rapidement tandis que d’autres apparaissent « au milieu de nulle part ». A la fois moteur et conséquence de nouvelles dynamiques migratoires et territoriales, l’urbanisation des déserts soulève de façon parfois pressante des questions environnementales ou d’accès aux ressources. Le festival sera l’occasion de mieux saisir ces dynamiques d’urbanisation et l’éventuelle spécificité des villes en milieux désertique, voire de leur urbanité. Quelles dynamiques culturelles émergent de ces nouvelles formes urbaines, en lien tantôt avec les espaces ruraux alentours, tantôt avec l’appétence mondiale pour les « cultures ethniques » et la world music, ou encore avec un certain tourisme d’aventure, culturel ou solidaire selon les appellations ?

Les déserts au temps de l’anthropocène sont également devenus des espaces d’intenses extractions minières. Si certaines mines artisanales (de sel notamment) sont très anciennes, l’extraction de pétrole, de gaz, d’uranium, d’or et d’autres métaux a pris depuis un demi-siècle une dimension industrielle sans précédent. Comment articuler géopolitique, géographie sociale, géographie économique, géographie de la santé et géographie de l’environnement afin d’en saisir au mieux toutes les implications ? Quid des pollutions dans ces espaces où les équipements de gestion des déchets sont parfois rares et la biodégradation naturelle toujours est très lente ? Parallèlement, le changement climatique en cours a des effets environnementaux spatialement différenciés, souvent plus marqués aux marges des déserts qu’en leurs centres, et socialement variés à en voir les formes de mobilisations et de conflits qui en résultent. Les changements de régime de pluviométrie et la hausse globale des températures entraînent en effet l’aridification de certaines régions jusque-là semi-désertiques, tandis qu’ailleurs la fonte du permafrost et des calottes glaciaires est principalement visible sur le pourtour des espaces concernés. Une géographie du changement climatique peut-elle nous aider à saisir les effets de ces transformations majeures sur les mondes végétaux, animaux et humains ?

Enfin, que nous apprend la géographie des « déserts métaphoriques » ? Depuis la publication en 1947 du célèbre ouvrage du géographe Jean-François Gravier Paris et le désert français, la métaphore du désert appliquée à des espaces non arides est devenue courante. En ces temps de pandémie, en France comme ailleurs, certains ont regretté l’émergence de nouveaux « désert culturels » du fait de la fermeture des établissements recevant du public, d’autres sont ravis de quitter les grandes aires urbaines pour s’installer dans des régions rurales perçues comme des « déserts démographiques », tandis que tout le monde déplore l’existence de « déserts médicaux ». Toutes ces acceptions du terme – auxquelles on peut ajouter « déserts alimentaires », « déserts urbains », « oasis de fraîcheur », etc. – entre imaginaires collectifs et réalités sociales, pourront également être interrogées.